> Théâtre 13 / Seine Théâtre

VENEZUELA

texte Guy Helminger
mise en scène Patrice Douchet
Parcours écritures européennes d'aujourd'hui

Note d'intention

Pour raconter la mise en scène, j’ai choisi de parler de toutes les collaborations artistiques que j’ai réunies pour trouver la cohérence : musique, scénographie, vidéo, chorégraphie …
Sur le plan dramaturgique, mon intention principale est de faire exister le sixième personnage, ce Fraggel, disparu ou «parti» au Venezuela à la recherche de la gloire. C’est autour de la figure de ce fantôme que je construis ce pays imaginé pour dire qu’il faut toujours rêver d’un ailleurs quand le monde ici n’est pas supportable. Je crée donc avec la complicité des collaborateurs artistiques un territoire singulier où dans la rudesse d’un univers urbain se faufile de la grande douceur, celle de l’amitié, d'un certain "amour", de la solidarité et des rêves partagés. Ne serait-ce pas un peu ce que nous poursuivons quand nous nous réunissons autour d’un spectacle ?

La scénographie : Anabel Strehaiano
Quatre saisons défilent. On devine le passage fracassant des trains, bien sûr. Le lieu est une sorte de no mans-land où vient se réfugier été comme hiver la petite bande de surfeurs. On imagine un lieu urbain un peu à l’écart et qui porte malgré tout les signes de la ville proche : graffitis, affiches, panneaux publicitaires. Le sol est rude. C'est un abri précaire, dévasté. On peut grimper, sauter, courir. Des éléments de décor peuvent être modifiés par le jeu (cassés, déchirés, tordus…). Tout est austère, froid, dur. Un éclairage urbain est intégré. Dans ce décor vit un fantôme, celui de Fraggel, qui parcourt les murs, habite les rails tout comme il hante les esprits. L’espace rend compte de cela, de cette géographie intime, chaotique. Le passage des saisons, du chaud de l’été au froid de l’hiver est sensible et se lit dans les modifications de la scénographie appuyée par la lumière. Il faut, à titre d’exemple, que la pluie et le gel soient perceptibles sur le plateau.


La musique : Rone
Après avoir testé les compositions de Rone lors d’une première résidence avec les acteurs, j’ai décidé de proposer au chorégraphe et au vidéaste de les utiliser comme musique du spectacle. La grande variété des couleurs électro évoquant voyage, vitesse et danger et la tonalité mélancolique de certaines d’entre elles conviennent tout à fait aux personnages. Il y a de « l’ailleurs » dans les extraits que nous avons choisis, cet « ailleurs » que représente l’univers du fantôme Fraggel. Leur vigueur rythmique permet de les utiliser comme support pour les mouvements issus de la Street Dance et leur dimension cinématographique se conjugue parfaitement avec le travail de l’image et de la lumière. Les extraits choisis sont issus des albums Tohu-Bohu et Spanish Breakfast.

Les mouvements chorégraphiques : Alcides Valente assisté de Lucien Pacault
En regardant les rares reportages qui ont été faits sur les surfeurs des trains, j’ai tout de suite été frappé par le caractère chorégraphique des déplacements des jeunes qui pratiquent ces danses de mort, parfois avec une insolence physique qui fait peur. Après avoir découvert le travail d’Alcides Valente qui a su dans ses spectacles trouver le point de jonction entre les chorégraphies venues du hip hop (et des autres vocabulaires issus de la street dance) et la danse contemporaine, j’ai eu immédiatement envie de collaborer avec lui sur la partition gestuelle. Les comédiens choisis, même s’ils sont exercés au travail théâtral physique, ne sont pas pour autant des danseurs, et les moments de « danse » ont donc été écrits pendant les répétitions en fonction de la mise en scène et des propositions de construction des personnages. Mouvements traités donc, collectifs ou solos, en lien avec la scénographie, la lumière et la vidéo. La sélection des morceaux de Rone a été faite pour justement servir cette dualité acteur-danseur.


L’image vidéo : Anthony Le Grand
Plus que de vidéo, je préfère parler d’image cinématographique. Une première dimension et qui fait figure de prologue est documentaire. Peu de spectateurs connaissent ce phénomène que l’on appelle le train-surfing et qui consiste à grimper sur le toit des trains, pour danser, resquiller ou pour se lancer des défis physiques comme c’est le cas ici. Il faut donc 
"informer " par une séquence d’ouverture réalisée à partir d’images d’archives qui montrent des surfeurs dans le monde entier, en Asie, en Afrique du Sud, aux Etats-Unis, en Russie, en Allemagne et en France, s’adonner à cette pratique périlleuse. Mais dès cette ouverture, nous basculerons déjà dans la fiction grâce au montage et à la transformation des images réelles en images traitées. S’ensuit une série de temps pendant les scènes où entre les scènes où les images viennent jouer en contre-point du rythme de la pièce. Pas de redondance avec le mouvement vif des acteurs mais au contraire une proposition plus lente, plus installée dans la durée (Fraggel a le temps des morts qui s’oppose à l’urgence des vivants). Il est donc toujours question de la figure disparue de Fraggel, ce garçon dangereux qui est parti mais qui est nulle part, pas plus au Venezuela qu’ailleurs, mais qui reste aussi partout comme une figure qui déambule dans ces endroits déserts de la ville. La création d’Anthony Le Grand évoque le danger que diffuse derrière lui le souvenir mélancolique du disparu, « son désespoir nihiliste », sans pour autant noircir le tableau avec un parti pris trop pessimiste. Le personnage doit faire rêver dans ce qu’il a osé faire, que ce soit mourir accroché au train ou partir dans un pays fantasmé. Il s’agit là d’un choix esthétique qui flirte avec le romantisme. Les séquences filmées échappent forcément au réalisme. Les musiques de Rone dialoguent avec les images et sont aussi sources d’inspiration pour Anthony Le Grand.


La lumière : Jonathan Douchet
La lumière de Venezuela est celle qu’impose un lieu désaffecté, mais qui pourrait aussi être le théâtre de visions. Un cocktail d’éclairages intégrés (néons fonctionnels, réverbères et autres sources urbaines …), d’ambiances nocturnes floues, salies, pluvieuses, de contre-jours diffus transpercés d’éclairs (les trains, les jaillissements …) tout cela perturbé par instants et pour certaines scènes d’un éclairage de type night-club pour apporter l’envie de sortir de l’endroit du « Demain, il pleut » pour un Eldorado et ainsi créer une tension entre le gris et le très coloré. La lumière tient compte de l’image vidéo puisqu’il s’agit de trouver une alliance poétique et signifiante entre les deux. Jonathan Douchet qui travaille pour le théâtre, la danse et pour la scène musicale maîtrise parfaitement tous les outils d’une partition mélangeant les sources lumineuses.


Les costumes : Floriane Gaudin
Les costumes sont en accord avec les personnages et l’espace scénographique et temporel dans lequel ils évoluent. Forcément urbains, forcément liés à l’activité pratiquée (le surf), ils donneront des indications sur les quatre saisons traversées (de l’été à l’été). La costumière invente un type de costumes qui pourrait lancer une mode auprès des adolescents. Cette petite bande qui a son « check » pour se saluer a aussi son dress code (inspiré des Hobos, ces jeunes vagabonds américains) pour surfer sur les trains. Floriane Gaudin, jeune costumière, qui travaille pour le cinéma a été choisie pour sa lecture du monde d’aujourd’hui à travers des tenues qui elles aussi racontent la quête d’ailleurs des jeunes de Venezuela.

L’assistanat à la mise en scène : Christel Montaigne.
Pour m’assister il me fallait une personnalité transversale, qui a un regard sur le plateau comme interprète-comédienne mais aussi qui a une familiarité avec l’image cinématographique et une pratique de la danse. Christel Montaigne est chargée de m’aider à la coordination entre les partitions proposées par les différents collaborateurs. Elle a comme mission de prendre en charge tant que répétitrice les temps techniques d’apprentissage (mouvements…) ainsi qu’un poste d'assistante pour la préparation  et le tournage du film au Portugal.

Patrice Douchet, Octobre 2015