> Théâtre 13 / Seine Théâtre

DON QUICHOTTE

d'après Miguel de Cervantès
mise en scène Jérémie Le Louët

Note d'intention

Dq2©jeanlouisfernandez014(web)


Moquerie satirique et hommage vibrant,
tragédie classique et canular


Il y a treize ans, j’ai réuni un groupe de comédiens de ma génération avec lequel est née la Compagnie des Dramaticules. Ensemble, nous avons créé une grammaire de jeu. Travailler en troupe nous a permis de créer un répertoire de spectacles toujours vivants, enrichis par les années et les créations nouvelles.

J’aime que cohabitent dans un même spectacle la tradition et l’expérimentation, la grandiloquence et le réalisme le plus trivial, la moquerie satirique et l’hommage vibrant, la tragédie classique et le canular. Mes choix de répertoire et de création sont toujours guidés par cette envie de décloisonner les genres, de bousculer les codes, de contester la notion de format. Parce que son héros est un insoumis, Don Quichotte cristallise ce rapport au théâtre, ce rapport au monde.

L’histoire en quelques mots : Alonso Quijano a lu trop de romans de chevalerie. Il en devient fiévreux et fou. Il change de nom, décide de se faire chevalier errant et part sur les routes, accompagné de son écuyer Sancho Panza, cherchant la gloire, défendant les opprimés, pourfendant les oppresseurs, luttant contre les injustices de ce monde. Et dans cette quête d’idéal, il confond théâtre et réalité, met sur un pied d’égalité le livre saint et le livre profane, et devient, jusqu’à la transe, un fanatique de la fiction chevaleresque.

Il y a dans Don Quichotte une distanciation entre l’auteur (Cervantès) et le narrateur (l’historien Sidi Hamet Ben Engeli). Cette distanciation permet à Cervantès d’être à la fois le défenseur et le critique du roman qu’il est en train d’écrire. Cette mise en abyme constante, ce jeu avec le lecteur est, à mon sens, l’un des aspects les plus fascinants du roman.

L’histoire qui nous est contée est annoncée comme véridique mais son conteur lui-même est un personnage de fiction. Cervantès va plus loin : il multiplie les allers-retours entre fiction principale et fictions secondaires, et fait faire du théâtre à ses personnages.

Quelle est la frontière entre le réel et le fantasme, entre le souvenir et le rêve ? Don Quichotte semble répondre : tout ce qui est beau est vrai, la volonté de croire crée la vérité. Et n’est-ce pas cela, le mécanisme de la représentation théâtrale ?

Au théâtre, il n’y a de réel que la représentation, avec ses acteurs jouant le spectacle et ses spectateurs y assistant : je crois en la vérité de la représentation théâtrale mais non en une fiction strictement réaliste. En revanche, il n’y a pas de lieu plus propice que le théâtre pour confronter la fiction et la réalité. Shakespeare, Calderón, Hugo, Pirandello, Brecht : tous ont compris que la force du théâtre se trouve précisément dans ces instants de trouble où la fiction et la réalité deviennent une seule et même chose, où les personnages sont des acteurs qui jouent des personnages, devant un public qui joue le jeu de la représentation.

La scène est jonchée de matériels divers : panneaux sur roulettes, rail de travelling, caméras et projecteurs sur pied, grue, table de régie, micros, portants pour costumes. Le choix d’un plateau de tournage comme scénographie doit créer d’emblée une superposition entre la fiction (l’histoire) et la réalité (la représentation). Grâce à cette « boîte à outils », comédiens et techniciens construisent et déconstruisent la représentation.

Narrateur dans la narration, histoires dans l’histoire, théâtre dans le théâtre : Don Quichotte est multiple. C’est une satire, un prêche, un hommage, une confession, un divertissement. Tous les styles s’y côtoient, tous les renversements aussi. Revendication de l’artifice théâtral, mises en abyme, coups de théâtre : nous sonderons la créativité, la liberté et la subversion qui inondent le roman.

Jérémie Le Louët